dimanche 22 décembre 2013

Quand Poutine défend la liberté !


Vladimir Poutine, Président du gouvernement russe

Aveu de faiblesse, concession inédite du président face à une conjoncture économique dégradée, geste fort qui confirme son assise au pouvoir. Telles ont été les principales interprétations, très divisées de la presse internationale, suite à la décision surprise de Vladimir Poutine d’accorder sa grâce à Mikhaïl Khodorkovski, ex-magnat du pétrole, ex-homme le plus riche du pays, et rival de toujours. En tout état de cause, et à la lumière des derniers succès diplomatiques, l’annonce du chef du Kremlin s’apparente plus à un habile stratagème politique, qu’à une main tendue à l’Occident ! Preuve en est le ton, cynique et arrogant de Monsieur Poutine, déclarant devant un parterre de journalistes stupéfaits -à l’occasion de sa conférence de presse annuelle, transformée en marathon médiatique de 4 heures- : « Il a déjà passé plus de 10 ans en prison. C’est une punition grave. Dans un avenir proche un décret sera signé pour lui pardonner. »


Un geste d’ouverture ? Pas du tout !

Pour une partie de la presse française, à l’image du Figaro ou le Monde, la grâce accordée par monsieur Poutine à l’endroit de Mikhaïl Khodorkovski est « un geste d’ouverture à la veille des Jeux Olympiques organisée à Sotchi en février ». Le Nouvel Observateur est plus sceptique, et insiste sur le fait que « toutes ces libérations soulignent surtout le caractère autocratique et arbitraire du pouvoir russe. » L’International New York Times, s’interroge, quant à lui sur les mystères qui planent sur le dossier Khodorkovski, et explique ainsi que  « les circonstances de sa libération sont au moins aussi opaques que celles de son arrestation musclée en Sibérie en 2003 ». Pour the Time, l’interprétation est très différente. « Le locataire du Kremlin se sent suffisamment fort pour libérer celui qui est considéré par beaucoup en Occident, comme le principal prisonnier politique du pays, et qu’il ne craint pas non plus qu'il essaie de fédérer autour de lui une opposition crédible », écrit le magazine américain, tout en ajoutant « les dernières victoires de Poutine semblent avoir renforcé son estomac pour le risque. »

La libération de Khodorkosky pour renforcer Rosneft, le champion national russe ?
Certains voix défendent un autre point vue et considère que se sont surtout les considérations économiques et stratégiques qui ont poussé Vladimir Poutine à accorder sa grâce à l’ex-patron de Ioukos. Dans ce sens le Washington Post revient sur le démantèlement de la compagnie de Monsieur Khodorkovski en 2003, et la réorientation de ses meilleurs actifs, vers Rosneft, la compagnie pétrolière d’Etat. Pour le journal américain qui cite Igor Sechin, le tout puissant président de Rosneft, la libération de l’ex-magnat "pourrait aussi protéger les intérêts" de la perle russe dans l’affaire Ioukos. Dans ce sens, ce dernier aurait même proposé à l’ex prisonnier « un poste à sa mesure » dans la société qu'il dirige d'une main de fer. 

Une grâce surprise
Qu’elle soit motivée par des considérations politiques ou stratégiques, ou les deux à la fois, la libération de Monsieur Khodorkovski n’en reste pas moins une immense surprise. Ainsi, et « pendant des mois les médias russes ont signalé qu’une nouvelle série d’accusation contre l’oligarque était en préparation, ce que aurait pu le garder en prison bien après sa sortie prévue à l’été prochain », confirme le Time. « La police avait même procédé à l’interrogatoire de témoins dans le cadre de cette affaire, et l’un d’eux, l’économiste libéral Sergei Guriev, a fui à Paris cet été, de peur d’être mêlé à une poursuite imminente », ajoute l'hebdomadaire américain. Tout devait être fait pour qu’il ne soit pas libéré avant les élections présidentielles de 2018, au moment où Poutine devait être libre de briguer un quatrième mandat. 

La stratégie politique de Monsieur Poutine : écarter par tous les moyens les oligarques milliardaires du pouvoir
L’ex protégé de Boris Eltsine, que ce dernier a propulsé au rang de Président après sa démission en 1999, a réussi le tour de force d’éloigner les oligarques milliardaires du pouvoir, en surfant sur leur forte impopularité auprès de la population russe. The Guardian explique que « beaucoup de Russes considèrent toujours les oligarques avec dégoût, tandis qu’ils ont fait fortune dans les années 1990 ; dans une période où la population a été frappée de plein fouet par la pauvreté. » Pour asseoir son autorité, Monsieur Poutine " a arraché un à un le contrôle des secteurs stratégiques des mains des oligarques en utilisant ses armes favorites : la police, les procureurs et les tribunaux », ironise le Time.

Les succès diplomatique de Poutine s’enchaînent et consolide son pouvoir à l’intérieur
The Time insiste sur l’activisme et le renforcement du poids diplomatique de la Russie sur la scène internationale au cours des dernières mois,  à l’heure où l’Europe apparaît plus que jamais divisée et que l’administration américaine affaiblie à l’intérieur, multiplie les concessions à l’extérieur. « Au cours de l’année, il [Poutine] a battu l’Ouest dans un duel diplomatique sur la Syrie, dont il a défendu le régime. Juste cette semaine, il a éloigné l’Ukraine de son accord d’intégration avec l’Union Européenne, et acheté la loyauté des leaders de Kiev avec un plan de sauvetage économique. Enfin, sa vision de rivaliser avec l’Ouest en constituant une « Union eurasienne » des anciens Etats soviétiques est passée de la chimère à la réalité politique, alors que l’Arménie, le Kirghizistan et l’Ukraine, se sont rapprochés pour joindre le bloc commercial de la Russie avec la Biélorussie et le Kazakhstan. », écrit le Time.

Poutine veut la consécration de sa puissance à Sotchi
A l’heure où les responsables occidentaux multiplient les annonces de boycott des J.O. à Sotchi, Monsieur Poutine cherche surtout à « nettoyer son bilan sur le dossier des droits de l’Homme », explique The Time. « En février, Monsieur Poutine veut la plus grande validation possible de son règne, et qui plus est dans sa bien-aimée station balnéaire de Sotchi », poursuit le quotidien.

Khodorkovski ne reviendra pas en politique 
Après avoir trouvé refuge à Berlin, l'ex-patron de Ioukos a tenu, au cours d'une conférence de presse organisée hier -coïncidence ou pas-, près du site de célèbre "Checkpoint Charlie", à préciser qu'il ne reviendrait pas sur la scène politique russe. "Je n'ai pas l'intention de m'impliquer dans la politique. La lutte pour le pouvoir n'est pas pour moi". Visage pâle, et traits tirés, Monsieur Khodorkovski a tenu à remercier tous ceux qui avaient permis sa libération, dont Angela Merkel, la chancelière allemande, très critique vis-à-vis de Monsieur Poutine sur le dossier du respect des droits humains. L'intéressé a toutefois émis le souhait de se consacrer à la défense des prisonniers politiques en Russie et à l'étranger. "Les responsables politiques des pays occidentaux doivent se souvenir, dans leurs relations avec le président Poutine, que je ne suis pas le dernier prisonnier politique en Russie", a-t-il ainsi déclaré, selon des propos repris dans The Independent. Dans ce sens, pour Lyudmila Alexeyeva, à la tête de la plus ancienne organisation de droits de l’homme en Russie, et citée par le Washington Post, Khodorkovski pourrait à terme devenir "un leader spirituel indispensable en Russie, en remplissant un rôle similaire à ceux joués par la Mahatma Gandhi en Inde ou par Vaclav Havel en République Tchèque."

D’autres libérations à venir ?

En bon seigneur, et se sentant poussé des ailes, l’Homme fort de la Russie pourrait aussi accorder sa grâce aux turbulentes Pussy Riots et aux activistes de Greenpeace. « Avec 60% d’opinion favorable, le locataire du Kremlin peut bien s’accorder un peu de pitié », résume le Time. 

A lire aussi dans Lettre Ouverte sur la question russe :
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2013/12/non-lukraine-nest-pas-vendre.html


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Amaury BETS

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