jeudi 12 décembre 2013

Agir en Syrie. Oui mais comment ?


Des combattants syriens se battent dans l’ombre d’un pays déchiré, et dans l’espoir de retrouver la lumière perdue




Oui la situation en Syrie est désastreuse. Désastreuse par le nombre de vies humaines sacrifiées –plus de 100 000 civils tués depuis mars 2011, dont 11 000 enfants, selon les décomptes de l’ONU-. Désastreuse par la nature des exactions commises. Désastreuse, aussi par l’effrayante incapacité de la communauté internationale à les interrompre. Désastreuse, enfin, par le peu de solutions offertes pour assurer une transition politique convenable à tous, dans une région, déjà, plus d’une fois, menacée d’implosion. En dépit de ces encombrants obstacles, et du juste équilibre à trouver pour éviter tout débordement, peut-on, en pleine et entière connaissance de cause, se résoudre à accepter l’inacceptable ? Stratégiquement et moralement, la réponse est -bien évidemment- non.  Oui, l’inaction affaiblit la démocratie. Oui l’inaction détruit la force et la puissance du mot ‘liberté’. Oui, par le sordide consentement tacite qu’elle autorise, l’inaction permet aux tueries de se poursuivre, et à l’anarchie de prospérer, et, plus grave –sans doute- à devenir norme, au mépris de toute forme de justice, et au profit de l’impunité. 


Quelles réponses concrètes pouvons-nous apporter ? Quels leviers nous restent-ils pour agir ? En premier lieu, l’opération militaire, qu’elle soit limitée ou non à des ‘frappes chirurgicales’ semble pour l’heure la moins à même de résoudre un conflit qui gagne, chaque jour, en complexité. Par les éventuelles complications –insoupçonnées- qu’elle risque de produire, elle apparaît plus dangereuse qu’efficace, plus déstabilisatrice que cohérente, à bon nombre d’Etat-major. C’est pourquoi, dans un tel contexte, seule l’option politique, parait susceptible de mettre un terme définitif aux hostilités, et d’ouvrir la voie à des négociations pour le partage du pouvoir. 

Une fois posé ce cadre, est-il encore nécessaire de rappeler qu’il n’existe à présent, aucun consensus sur la forme d’un tel arrangement ? Un règlement négocié devra obtenir, à la fois, le consentement de l’opposition syrienne, soutenue par l’Occident, de l’opposition djihadiste, de la communauté kurde, du régime syrien de Bachar Al Assad, des pays voisins et, enfin, des autres grandes puissances ayant des intérêts stratégiques majeurs dans la région. Autant dire que la tâche s’apparente à un véritable jeu d’équilibristes. Dans ce sens, et pour tenter d’atténuer la division, la formule élaborée en Juin 2012 à Genève donne, dans le même temps, à l'opposition et au régime actuel, un pouvoir de veto sur la composition d'un gouvernement intérimaire qui superviserait la stabilisation, la reconstruction, la résolution politique et, en définitive, la paix.



Une opposition trop fragmentée, et de plus en plus radicalisée, complique sa visibilité par le grand public.

La construction d’un accord se heurte à un problème de nature « organisationnel ». Si le pouvoir de Bachar Al Assad dispose toujours d’importantes capacités militaires, et d’une forte cohésion politique, ainsi que du soutien en armes, en argent,- et du véto au conseil de sécurité des Nations Unies- du gouvernement Russe, il en va différemment pour l’opposition syrienne et ses partisans, divisée entre les modérés de la « Coalition » syrienne –elle-même divisée entre trois factions-, des kurdes et des groupes sunnites, constitués en grande partie de djihadistes, voulant instaurer un Etat islamiste en Syrie. Les puissances occidentales soutiennent le premier des trois groupes, en fournissant une assistance politique et militaire –armes non létales- limitée. Fragmentée de l’intérieur, l’opposition l’est aussi de l’extérieur, en raison de la concurrence régionale qui sévit entre les turcs, les saoudiens, et les qataris. Considérés comme mieux financés par les donateurs du Golfe, certains groupes islamistes modérés de la « Coalition » sont tentés de rejoindre les djihadistes pour poursuivre leur lutte. Conséquence directe ou non, la ligne dure des islamistes sunnites, tels que  abhat al - Nusra –étiquetée ‘organisation terroriste par les Etats-Unis et l’ONU- et l'Etat islamique d' Irak et du Levant semblent concurrencer de plus en plus férocement les modérés. 



Quels scénarios de sortie de crise?

Mettre tout ce monde autour de la table des négociations apparait dès lors, comme le défi le plus urgent et le plus délicat à relever. Prévu pour le 22 janvier prochain, les négociations de paix de Genève, se heurte à la réticence de la Coalition modérée, peu enthousiaste à l’idée de se retrouver en face en face avec les représentants du gouvernement actuel. Plusieurs scénarios –improbables ou non- existent cependant pour aller de l’avant. Premièrement, si l’on pouvait convaincre les russes et les iraniens que leurs intérêts seraient protégés dans une Syrie sans Assad, ils pourraient –en retour- accepter l’idée d’une passation du pouvoir. Deuxièmement, et autre lueur d’espoir pour enclencher les négociations de paix, l’inflexion stratégique du nouveau gouvernement iranien, dont les concessions sur le dossier nucléaire prouve –sans doute- la bonne foi. Dans ce sens, une fenêtre s’ouvre pour les occidentaux ; une fenêtre pour encourager les Russes et Iraniens à faire accepter la démission d’Al Assad, qui ouvrirait la voie à une autre Syrie, démocratique et libre. Troisièmement, une autre option, consisterait à coordonner les efforts des puissances occidentales et des pays arabes dans leurs soutiens militaires et politiques à la « Coalition » syrienne. Quatrièmement, des membres de l’opposition et certains observateurs, considèrent qu’il ne peut y avoir succès politique sans opération militaire. Des actions qui prendraient la forme de frappes ciblées sur l’armée de l’air d’Al Assad. La boucle serait bouclée. 

Quoi qu’il en soit, les négociations de Genève de janvier prochain revêtiront un intérêt accru en raison du manque d’alternatives à disposition. Les chances de succès pourraient être renforcées par une intensification des travaux diplomatique avec la Russie et l'Iran, par une action coordonnée entre les partisans à l'extérieur de l'opposition et le régime, par de nouvelles tentatives pour consolider le soutien à l'opposition. Mais probablement pas, par l’usage de la force, à l’heure où les lignes semblent enfin bouger.

Amaury BETS

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Ci-dessous, et joint à mon article la lettre de Guillaume N., qui rejoint l’équipe de Lettre ouverte. Écrite au mois d’août dernier, elle revient sur les conséquences potentiellement dévastatrices d’une campagne militaire improvisée en Syrie. A débattre, dans le partage et le respect  des opinions de chacun. Encore et toujours. C’est d’ailleurs l’essence première et indicible de ce projet, que nous souhaitons porter avec force & conviction, le plus loin et le plus haut possible. Merci. 


A Paris, le 31 août, 

« Salut à toi chère Léa, 

L'heure où j'écris ces lignes détermine les raisons qui me poussent à écrire cette lettre, en plus du souvenir de notre désormais ancienne relation universitaire. Si tu as suivi comme moi le flux d'images des derniers mois, la vaste campagne de promotion du produit «intervention en Syrie» vendu à des opinions publiques lassées par d'autres maux, l'heure s'avance où la guerre frappera de nouveau non loin de ton pays millénaire au symbole lui aussi millénaire, le pays du Cèdre.

Les forces impériales, d'abord nourries sur place par les pays du Golfe, puis maintenant suppléées par les Etats-Unis, Israël, le Royaume-Uni et, malheureusement, la France, ont décidé d'intervenir en Syrie pour chasser du pouvoir Bachar El-Assad. Le bon sens, la clairvoyance et l'indépendance du Quai d'Orsay, héritage du général de Gaulle, ont définitivement quitté la maison France... Et sont sur le point de mettre à feu et à sang un des pays qui, avec le Liban, était sous sa protection au sortir de la 1ère guerre mondiale, après que la France eut pris la place de l'empire ottoman déchu. Une nouvelle fois, le Liban va voir ses portes trembler sous les coups d'une puissance étrangère. Mais ce coup ci sera porté par son ancien protecteur et ami.

Toi résidant dans un des pays du Golfe, moi en France, sommes les spectateurs désolés de cet indigent spectacle impliquant entre autres nos 2 pays résidents. Ce spectacle macabre met en scène une manipulation à grande échelle. De la même manière que l'ont été celles en Afghanistan, en Irak et en Libye. Nos deux pays résidents sont bien différents: l'un a une histoire très ancienne, l'autre une histoire récente. L'un est un pays laïc au messianisme droit-de-l'hommiste, l'autre est un pays musulman aux relents fanatiques et au messianisme salafiste. Pris au piège par les fauteurs de guerre, ayant chacun leurs motivations propres –géopolitique, économique, religieux– nous sommes tout deux dans l'attentisme navrés et sommes forcés de constater que l'émotionnel a une nouvelle fois gagné les politiques au détriment du rationnel; que les gouvernements occidentaux se permettent de bien aventureuses opérations pour lesquels ils ont choisi d'évacuer les multiples retentissements négatifs sur la région. Sur le Liban particulièrement. Ce n'est faute d'avoir déjà traversé de nombreuses et terribles secousses au cours des 40 dernières années, d’avoir connu une guerre civile de 25 années, cristallisée par les multiples communautés qui le composent. Le Liban va de nouveau se trouver encombré par son voisin syrien alors que ces dernières années la réconciliation nationale entre catholiques et musulmans à la tête du pays avait auguré enfin une période de paix mutuelle avec la Syrie, qui s'était enfin retiré du territoire et amorcé des rapports diplomatiques normaux. Cet épisode n'aura été qu'une parenthèse entre deux périodes cruelles faites de feu et de sang. 

J'ose espérer que le Liban saura trouver la voie d'une résistance salutaire face à ce nouveau péril en marche, comme il a su le trouver face à son voisin israélien, notamment lors de la guerre de 2006. 

La bêtise d'une telle intervention se reflète dans le peu de soutien recueilli, aussi bien par les opinions publiques européennes que par le retrait raisonnable des Parlements britanniques, du gouvernement canadien, du gouvernement allemand et de 9 autres pays membres de l'OTAN. Seul subsiste Hollande qui, malgré toutes les controverses liées à l'attribution du gaz sarin, conserve ses relents «Bushiens» et prêt à aller guerroyer en ces contrées lointaines pour compenser le manque total d'autorité qu'il affirme dans l’Hexagone. Ironie du sort, ma double nationalité franco-américaine va trouver son écho dans l'alliance en préparation des deux faucons. Sûr que la Russie ne se laissera pas démonter si facilement, promettant de s'en prendre à l'Arabie Saoudite en cas d'attaque, alors que de leur côté, l'Iran promet un nouveau Vietnam aux américains s'ils ont le malheur de s'avancer plus avant dans l'engrenage...

Alors l'entrée dans la 3ème guerre mondiale près de 100 ans après la 1ère est-elle possible, et la fin du monde qu'elle engendrerait inévitable ? Est-ce possible que l'on juxtapose d'autres massacres à ceux déjà nombreux dans cette région du monde? Est-ce possible que l'Humanité «fasse mieux» au XXIe siècle que ce qu'elle a déjà produit en crimes de masse au XXe? Est-ce possible que la France retrouve un jour son indépendance et renoue avec sa politique traditionnelle pro-arabe au Proche-Orient, d'initiateur de projets de coopération en Méditerranée ?... 

On ne prétendra pas répondre à ces questions qui nous dépassent, mais si l'on pouvait déjà donner le bon exemple à travers l'entretien mutuel de notre amitié encore naissante, pont entre deux mondes, le monde chrétien et le monde musulman qui doit faire son possible pour esquiver le plus grand écueil du XXIe siècle tendu par les néo-conservateurs américains: le choc des civilisations. 
Mes amitiés. »

Blog conseillé par le contributeur : http://www.lebreviairedespatriotes.fr/



Guillaume N.

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