Des combattants syriens se battent dans l’ombre d’un
pays déchiré, et dans l’espoir de retrouver la lumière perdue
Oui la situation en Syrie est
désastreuse. Désastreuse par le nombre de vies humaines sacrifiées –plus de
100 000 civils tués depuis mars 2011, dont 11 000 enfants, selon les
décomptes de l’ONU-. Désastreuse par la nature des exactions commises.
Désastreuse, aussi par l’effrayante incapacité de la communauté internationale
à les interrompre. Désastreuse, enfin, par le peu de solutions offertes pour
assurer une transition politique convenable à tous, dans une région, déjà, plus
d’une fois, menacée d’implosion. En dépit de ces encombrants obstacles, et du
juste équilibre à trouver pour éviter tout débordement, peut-on, en pleine et
entière connaissance de cause, se résoudre à accepter l’inacceptable ?
Stratégiquement et moralement, la réponse est -bien évidemment- non. Oui, l’inaction affaiblit la démocratie. Oui
l’inaction détruit la force et la puissance du mot ‘liberté’. Oui, par le
sordide consentement tacite qu’elle autorise, l’inaction permet aux tueries de
se poursuivre, et à l’anarchie de prospérer, et, plus grave –sans doute- à
devenir norme, au mépris de toute forme de justice, et au profit de l’impunité.
Quelles réponses concrètes pouvons-nous
apporter ? Quels leviers nous restent-ils pour agir ? En premier lieu,
l’opération militaire, qu’elle soit limitée ou non à des ‘frappes
chirurgicales’ semble pour l’heure la moins à même de résoudre un conflit qui
gagne, chaque jour, en complexité. Par les éventuelles complications
–insoupçonnées- qu’elle risque de produire, elle apparaît plus dangereuse qu’efficace,
plus déstabilisatrice que cohérente, à bon nombre d’Etat-major. C’est pourquoi,
dans un tel contexte, seule l’option politique, parait susceptible de mettre un
terme définitif aux hostilités, et d’ouvrir la voie à des négociations pour le
partage du pouvoir.
Une fois posé ce cadre, est-il
encore nécessaire de rappeler qu’il n’existe à présent, aucun consensus sur la
forme d’un tel arrangement ? Un règlement négocié devra obtenir, à la
fois, le consentement de l’opposition syrienne, soutenue par l’Occident, de
l’opposition djihadiste, de la communauté kurde, du régime syrien de Bachar Al
Assad, des pays voisins et, enfin, des autres grandes puissances ayant des
intérêts stratégiques majeurs dans la région. Autant dire que la tâche s’apparente
à un véritable jeu d’équilibristes. Dans ce sens, et pour tenter d’atténuer la
division, la formule élaborée en Juin 2012 à Genève donne, dans le même temps, à
l'opposition et au régime actuel, un pouvoir de veto sur la composition d'un
gouvernement intérimaire qui superviserait la stabilisation, la reconstruction,
la résolution politique et, en définitive, la paix.
Une opposition trop fragmentée, et de plus en plus radicalisée,
complique sa visibilité par le grand public.
La construction d’un accord se
heurte à un problème de nature « organisationnel ». Si le pouvoir de
Bachar Al Assad dispose toujours d’importantes capacités militaires, et d’une
forte cohésion politique, ainsi que du soutien en armes, en argent,- et du véto
au conseil de sécurité des Nations Unies- du gouvernement Russe, il en va
différemment pour l’opposition syrienne et ses partisans, divisée entre les
modérés de la « Coalition » syrienne –elle-même divisée entre trois
factions-, des kurdes et des groupes sunnites, constitués en grande partie de djihadistes,
voulant instaurer un Etat islamiste en Syrie. Les puissances occidentales
soutiennent le premier des trois groupes, en fournissant une assistance
politique et militaire –armes non létales- limitée. Fragmentée de l’intérieur,
l’opposition l’est aussi de l’extérieur, en raison de la concurrence régionale
qui sévit entre les turcs, les saoudiens, et les qataris. Considérés comme
mieux financés par les donateurs du Golfe, certains groupes islamistes modérés
de la « Coalition » sont tentés de rejoindre les djihadistes pour
poursuivre leur lutte. Conséquence directe ou non, la ligne dure des islamistes
sunnites, tels que abhat al - Nusra –étiquetée
‘organisation terroriste par les Etats-Unis et l’ONU- et l'Etat islamique d'
Irak et du Levant semblent concurrencer de plus en plus férocement les modérés.
L'heure où j'écris ces lignes détermine les raisons qui me poussent à écrire cette lettre, en plus du souvenir de notre désormais ancienne relation universitaire. Si tu as suivi comme moi le flux d'images des derniers mois, la vaste campagne de promotion du produit «intervention en Syrie» vendu à des opinions publiques lassées par d'autres maux, l'heure s'avance où la guerre frappera de nouveau non loin de ton pays millénaire au symbole lui aussi millénaire, le pays du Cèdre.
Quels scénarios de sortie de crise?
Mettre tout ce monde autour de la
table des négociations apparait dès lors, comme le défi le plus urgent et le
plus délicat à relever. Prévu pour le 22 janvier prochain, les négociations de
paix de Genève, se heurte à la réticence de la Coalition modérée, peu
enthousiaste à l’idée de se retrouver en face en face avec les représentants du
gouvernement actuel. Plusieurs scénarios –improbables ou non- existent
cependant pour aller de l’avant. Premièrement, si l’on pouvait convaincre les
russes et les iraniens que leurs intérêts seraient protégés dans une Syrie sans
Assad, ils pourraient –en retour- accepter l’idée d’une passation du pouvoir.
Deuxièmement, et autre lueur d’espoir pour enclencher les négociations de paix,
l’inflexion stratégique du nouveau gouvernement iranien, dont les concessions
sur le dossier nucléaire prouve –sans doute- la bonne foi. Dans ce sens, une
fenêtre s’ouvre pour les occidentaux ; une fenêtre pour encourager les Russes et Iraniens à faire accepter la démission d’Al Assad, qui ouvrirait la
voie à une autre Syrie, démocratique et libre. Troisièmement, une autre option,
consisterait à coordonner les efforts des puissances occidentales et des pays
arabes dans leurs soutiens militaires et politiques à la « Coalition »
syrienne. Quatrièmement, des membres de l’opposition et certains observateurs,
considèrent qu’il ne peut y avoir succès politique sans opération militaire.
Des actions qui prendraient la forme de frappes ciblées sur l’armée de l’air
d’Al Assad. La boucle serait bouclée.
Quoi
qu’il en soit, les négociations de Genève de janvier prochain revêtiront un
intérêt accru en raison du manque d’alternatives à disposition. Les chances de
succès pourraient être renforcées par une intensification des travaux diplomatique
avec la Russie et l'Iran, par une action coordonnée entre les partisans à
l'extérieur de l'opposition et le régime, par de nouvelles tentatives pour
consolider le soutien à l'opposition. Mais probablement pas, par l’usage de la
force, à l’heure où les lignes semblent enfin bouger.
Amaury BETS
--
Amaury BETS
--
Ci-dessous, et joint à mon
article la lettre de Guillaume N., qui rejoint l’équipe de Lettre ouverte. Écrite au mois d’août dernier, elle revient
sur les conséquences potentiellement dévastatrices d’une campagne militaire
improvisée en Syrie. A débattre, dans le partage et le respect des opinions de chacun. Encore et toujours.
C’est d’ailleurs l’essence première et indicible de ce projet, que nous
souhaitons porter avec force & conviction, le plus loin et le plus haut
possible. Merci.
A Paris, le 31 août,
« Salut à toi chère
Léa,
L'heure où j'écris ces lignes détermine les raisons qui me poussent à écrire cette lettre, en plus du souvenir de notre désormais ancienne relation universitaire. Si tu as suivi comme moi le flux d'images des derniers mois, la vaste campagne de promotion du produit «intervention en Syrie» vendu à des opinions publiques lassées par d'autres maux, l'heure s'avance où la guerre frappera de nouveau non loin de ton pays millénaire au symbole lui aussi millénaire, le pays du Cèdre.
Les forces impériales, d'abord
nourries sur place par les pays du Golfe, puis maintenant suppléées par les
Etats-Unis, Israël, le Royaume-Uni et, malheureusement, la France, ont décidé
d'intervenir en Syrie pour chasser du pouvoir Bachar El-Assad. Le bon sens, la
clairvoyance et l'indépendance du Quai d'Orsay, héritage du général de Gaulle,
ont définitivement quitté la maison France... Et sont sur le point de mettre à
feu et à sang un des pays qui, avec le Liban, était sous sa protection au
sortir de la 1ère guerre mondiale, après que la France eut pris la place de
l'empire ottoman déchu. Une nouvelle fois, le Liban va voir ses portes trembler
sous les coups d'une puissance étrangère. Mais ce coup ci sera porté par son
ancien protecteur et ami.
Toi résidant dans un des pays
du Golfe, moi en France, sommes les spectateurs désolés de cet indigent
spectacle impliquant entre autres nos 2 pays résidents. Ce spectacle macabre
met en scène une manipulation à grande échelle. De la même manière que l'ont
été celles en Afghanistan, en Irak et en Libye. Nos deux pays résidents sont
bien différents: l'un a une histoire très ancienne, l'autre une histoire
récente. L'un est un pays laïc au messianisme droit-de-l'hommiste, l'autre est
un pays musulman aux relents fanatiques et au messianisme salafiste. Pris au
piège par les fauteurs de guerre, ayant chacun leurs motivations propres
–géopolitique, économique, religieux– nous sommes tout deux dans l'attentisme
navrés et sommes forcés de constater que l'émotionnel a une nouvelle fois gagné
les politiques au détriment du rationnel; que les gouvernements occidentaux se
permettent de bien aventureuses opérations pour lesquels ils ont choisi
d'évacuer les multiples retentissements négatifs sur la région. Sur le Liban
particulièrement. Ce n'est faute d'avoir déjà traversé de nombreuses et
terribles secousses au cours des 40 dernières années, d’avoir connu une guerre
civile de 25 années, cristallisée par les multiples communautés qui le
composent. Le Liban va de nouveau se trouver encombré par son voisin syrien
alors que ces dernières années la réconciliation nationale entre catholiques et
musulmans à la tête du pays avait auguré enfin une période de paix mutuelle
avec la Syrie, qui s'était enfin retiré du territoire et amorcé des rapports
diplomatiques normaux. Cet épisode n'aura été qu'une parenthèse entre deux périodes
cruelles faites de feu et de sang.
J'ose espérer que le Liban
saura trouver la voie d'une résistance salutaire face à ce nouveau péril en
marche, comme il a su le trouver face à son voisin israélien, notamment
lors de la guerre de 2006.
La bêtise d'une telle
intervention se reflète dans le peu de soutien recueilli, aussi bien par les
opinions publiques européennes que par le retrait raisonnable des Parlements
britanniques, du gouvernement canadien, du gouvernement allemand et de 9 autres
pays membres de l'OTAN. Seul subsiste Hollande qui, malgré toutes les
controverses liées à l'attribution du gaz sarin, conserve ses relents
«Bushiens» et prêt à aller guerroyer en ces contrées lointaines pour compenser
le manque total d'autorité qu'il affirme dans l’Hexagone. Ironie du sort,
ma double nationalité franco-américaine va trouver son écho dans l'alliance en
préparation des deux faucons. Sûr que la Russie ne se laissera pas démonter si
facilement, promettant de s'en prendre à l'Arabie Saoudite en cas d'attaque,
alors que de leur côté, l'Iran promet un nouveau Vietnam aux américains s'ils
ont le malheur de s'avancer plus avant dans l'engrenage...
Alors l'entrée dans la 3ème
guerre mondiale près de 100 ans après la 1ère est-elle possible, et la fin du monde qu'elle engendrerait inévitable ? Est-ce possible que l'on juxtapose d'autres massacres à ceux déjà
nombreux dans cette région du monde? Est-ce possible que l'Humanité «fasse
mieux» au XXIe siècle que ce qu'elle a déjà produit en crimes de masse au XXe?
Est-ce possible que la France retrouve un jour son indépendance et renoue avec
sa politique traditionnelle pro-arabe au Proche-Orient, d'initiateur de projets
de coopération en Méditerranée ?...
On ne prétendra pas répondre à
ces questions qui nous dépassent, mais si l'on pouvait déjà donner le bon
exemple à travers l'entretien mutuel de notre amitié encore naissante, pont
entre deux mondes, le monde chrétien et le monde musulman qui doit faire son
possible pour esquiver le plus grand écueil du XXIe siècle tendu par les
néo-conservateurs américains: le choc des civilisations.
Mes amitiés. »
Blog conseillé par le contributeur : http://www.lebreviairedespatriotes.fr/
Guillaume N.
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