Un homme tient un couteau sur la gorge, affirmant qu'il est à la recherche de musulmans et qu'il entend leur couper la tête.
La République Centrafricaine continue sa descente aux
enfers. Après la démission surprise de Michel Djotodia début janvier, et les
espoirs suscités par l’accession à la présidence –transitoire- de madame
Catherine Samba-Panza, le pays est désormais confronté au spectre du nettoyage
ethnique, entrepris par les milices chrétiennes pour se venger des Sélékas musulmans. Les grands titres de la presse anglo-saxonne témoignent des épisodes
de « sauvagerie sectaire », et de l’impuissance manifeste des forces
françaises et africaines à enrayer ce cycle de violences, de massacres, et de
crimes odieux.
Le début d’une
« épuration ethnique »
Après les atrocités commises par les Séléka, chassés du
pouvoir le mois dernier, ce sont désormais les milices
chrétiennes, les anti-Balaka, -littéralement anti-machette- qui sont accusées
d’exactions de masse en Centrafrique. « Dans un rapport publié mardi
[dernier], Amnesty International a exposé les résultats de semaines d'enquête
et compilé plus de 100 témoignages de première main sur des attaques à grande
échelle commises par les anti- Balaka », explique The International New York Times.
« Les résultats montrent une campagne de nettoyage ethnique des civils
musulmans dans la République centrafricaine, anéantissant des villes du
nord-ouest, telles que Bouali, Boyali, Bossembele, Bossemptélé et Baoro […]
Boyali, située à environ 130 kilomètres au nord-ouest de la capitale Bangui, a été l'une
des premières villes à être frappée par la milice anti- Balaka, en représailles du règne brutal de la Séléka, le groupe musulman qui a pris le pouvoir dans le pays l'année dernière et qui a été chassé le mois dernier ».
L’attaque la plus sanglante répertoriée par Amnesty
International s’est déroulée le 18 janvier à Bossemptélé, où des femmes et des
vieillards, ont été sauvagement assassinés. "Plus de 100
personnes y ont été tuées au cours d'affrontements entre musulmans et
chrétiens », relate The Guardian.
Depuis les violences ne cessent de se multiplier. « La semaine dernière, à
Bangui, un groupe de soldats a lynché en public un homme soupçonné d'avoir
été un rebelle Séléka, devant une foule goguenarde prenant des photographies,
diffusées plus tard dans le monde entier. Les forces de maintien de la paix
burundaises étaient sur les lieux, mais se sont retirées pour leur propre
sécurité », écrit The Telegraph. Repris par The Guardian, le témoignage d’Ahmed
Abdallah Moomin, un commerçant de Lakouanga, un quartier de Bangui fait froid
dans le dos, et met en lumière l’horreur quotidienne. « Ils ont lynché un
homme musulman ici il y a trois semaines. Ils l’ont décapité avec une hache et ensuite coupé en morceaux ». Au total, et même si les informations restent parcellaires, plus de 2000 personnes auraient été tuées dans le pays depuis le mois de décembre.
En plus de signaler les abus des anti-Balaka -milices
composées de chrétiens dont le but originel était de protéger les quartiers
chrétiens des attaques de la Séléka-, l’ONG accuse les troupes chargées du
maintien de la paix de faire preuve de passivité. "La violence et l'expulsion forcée des
communautés musulmanes étaient prévisibles. Après le retrait des Séléka, les
soldats étrangers déployés dans le pays n'ont pas réussi à arrêter les milices
anti-Balaka de prendre les villes, les unes après les autres », explique
amèrement Donatella Rovera, conseillère en situation de crise pour Amnesty
International, présente sur place. «Les troupes déployées actuellement en
Centrafrique se montrent réticentes à faire face aux milices anti-balaka et ne
sont pas assez réactives pour protéger la minorité musulmane menacée», ajoute
le rapport d’Amnesty International.
Le risque de
« partition »
Le cycle de vengeance entre musulmans et chrétiens alimente
les risques de partition du pays. « Ce que nous voyons maintenant est un exode
musulman dans des proportions historiques », explique Donatella Rovera, dans
une tribune dans The Independent. «
Des dizaines de milliers de musulmans ont fui pour sauver leur vie » résume le Washington Post. Ils se sont réfugiés
au Cameroun et au Tchad. Pour les autres qui n’ont pas pu quitter le pays, la
situation reste précaire. « Certaines familles ont trouvé refuge dans des
mosquées ou des églises. Quelques-uns sont protégés par des soldats français ou
africains », relate la BBC. Constatant
cet exode massif des musulmans, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations
unies, a déclaré mercredi que « la brutalité sectaire » modifiait la
démographie du pays, ajoutant que « la partition de facto de la République
centrafricaine est un risque distinct. »
Situation géographique de la Centrafrique
Des conséquences
humanitaires incalculables
Antonio Guterres, le chef de l'agence pour les réfugiés de
l'ONU a déclaré mercredi [dernier] qu'il avait vu « une catastrophe
humanitaire dans des proportions indicibles » au cours de sa tournée dans le
pays ». Dans Bangui, la capitale centrafricaine, la situation devient
alarmante. « Avec l'exode de masse, l'économie de Bangui a connu un déclin
rapide, aggravée par la violence sur les routes qui a pour conséquence de couper la ville de tout
approvisionnement extérieur », précise The Guardian.
Une grave crise alimentaire menace désormais le pays. « Les organismes d'aide mettent en garde que l'exode des
commerçants musulmans et des éleveurs de bétail pourrait conduire à une famine
catastrophique et à l'effondrement économique du pays », explique dans ce sens The Economist. « Maintenant, le
plus dur commence », a déclaré Hervé Songo , un enseignant de Bangui, la
capitale de la Centrafrique, dans des propos repris par The Guardian. « Maintenant que les commerces musulmans ont été
pillés, saccagés et détruits, les prix ont considérablement augmenté. »,
explique-t-il encore. « Le prix du manioc, un aliment de base local, a
grimpé de 20% depuis novembre, tandis que
les grossistes ont enregistré une baisse de leurs ventes de 85 % à 95 % au cours des
deux derniers mois en raison de l'effondrement des revenus".
La réponse des différents
acteurs
Pour tenter de juguler l’explosion de violence en cours, et face aux appels du pied de l'ONU, la présidence
française a annoncé l’envoi de 400 militaires supplémentaires pour soutenir l'opération "Sangaris" en Centrafrique,
portant ses effectifs dans le pays à 2000 hommes. « La détérioration de la
sécurité est une profonde préoccupation pour Paris, qui a déjà indiqué que ses
troupes pourraient rester plus longtemps que prévu dans le pays », analyse
le Financial Times. « Le
renforcement de la présence militaire française suggère que Paris ne croit plus
au déploiement –dans un proche avenir- d’une force de maintien de la paix
internationale dirigée par l'ONU qui viendrait soulager les soldats français
sur le terrain », estime par ailleurs le Wall Street Journal.
De son côté, Catherine Samba Panza, la présidente par
intérim de la Centrafrique s’est voulue particulièrement ferme vis-à-vis des
milices anti-Balaka –littéralement anti-machette-. Elle a déclaré que les milices, appelées anti-
Balaka -qui prétendent se venger des
atrocités commises par les musulmans l’an dernier- avaient « perdu le sens de
la mission» et sont devenues « celles qui tuent , qui pillent, et qui
propagent la violence » .
La Centrafrique est
l’archétype des conflits identitaires d’aujourd’hui
« Ce n'est pas
seulement une histoire de persécution entre minorités chrétiennes ou musulmanes.
La partition violente des Etats qui sont déjà faibles et instables en des
enclaves ethniques ou religieuses distinctes est un défi majeur pour le monde,
mais n’est pas limité à des pays comme la République centrafricaine »,
estime ainsi The American Interest.
« Dans toute l'Afrique, au Moyen-Orient, en Asie du Sud, les guerres identitaires
sont à la hausse. Le Sud-Soudan est lui-même menacé
par davantage de fragmentation et de violence, comme le Nigéria et la République
démocratique du Congo. Au Moyen-Orient, la Syrie, l'Irak, le Bahreïn et le
Liban sont les champs de bataille d’une guerre régionale entre sunnites et
chiites. » ajoute le journal américain.
L’engagement européen
en Centrafrique
Le contingent militaire de l’Union européenne devrait se
déployer à partir du mois de mars et compter plus d’hommes que les 500 prévus
initialement. "Nous avons plus de 500 hommes", a déclaré Catherine Ashton, la chef de la diplomatie européenne, à
la presse après s’être exprimé devant le Conseil de sécurité de l’ONU, ajoutant
que l’UE «envisageait le double de ce chiffre». En
plus de la France, cinq Etats-membres se sont prononcés pour le déploiement de troupes,
dont la Pologne qui devrait mobiliser à elle-seule 140 hommes. « Il n'y a
simplement pas assez de soldats français ou africains pour patrouiller dans ce vaste
pays, et presque pas d'institutions locales crédibles en place pour intervenir
», résume la BBC.
A lire aussi dans Lettre Ouverte sur la Centrafrique :
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2014/01/revue-de-presse-la-centrafrique-est-au.html
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2013/12/revue-de-presse-des-renforts-europeens.html
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2013/12/revue-de-presse-dans-lenfer-de-bangui.html
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2013/12/revue-de-presse-des-renforts-europeens.html
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2013/12/revue-de-presse-dans-lenfer-de-bangui.html
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Amaury BETS
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