lundi 16 décembre 2013

Mer de Chine, mer de périls


L’annonce de la création d’une ZAI par la Chine est symptomatique de la montée des tensions en Asie


Si la Chine vient de lancer un défi au Japon, en annonçant la création d’une zone aérienne d’identification en Mer de Chine, c’est surtout le volontarisme américain dans la région qui est testé par Pékin. A l’heure où Washington montre des signes évidents de faiblesse sur plusieurs dossiers, et que le nationalisme se développe en Asie, l’archipel entend revoir sa politique de défense pour se protéger de son encombrant voisin. Une spirale dangereuse qu’il convient de contenir.

C’est une information qui est passée relativement inaperçue, dans le flot d’actualités, particulièrement dense des deux dernières semaines. En décrétant unilatéralement, le 23 novembre dernier, la création d’une zone aérienne d’identification (ZAI) en mer de Chine Orientale, Pékin s’est attiré les foudres du Japon, qui songe depuis l’arrivée au pouvoir de Shinzo Abe en décembre dernier, à engager une révision profonde de sa politique d’auto défense. Une décision nippone qui pourrait, à la fois, marquer un tournant historique depuis la fin de la seconde guerre mondiale, intensifier la concurrence entre les deux géants asiatiques, et engendrer, in fine, une militarisation croissante dans la région. Cocktail, d’autant plus explosif, que tous les pays d’Asie sont traversés par d’importants courants nationalistes, attisés par la mémoire des tragédies du passé.


Pourquoi la tension a-t-elle brutalement augmenté ?


L’archipel Senkaku ou Diaoyu, en mer de Chine est au centre du conflit entre japonais et chinois, et ce depuis les années 1960


L’objet du conflit territorial est un minuscule bout de terre de 7 m², situé en pleine Mer de Chine, dont l’intérêt stratégique est bien plus fort qu’il n’y parait de prime abord. Revendiquée par les deux rivaux, la zone –qui se compose de cinq îles et de 3 rochers- est sous autorité japonaise depuis le XIX ème siècle, ce que conteste Pékin, dont l’objectif est de développer son influence en Mer de Chine. « La décision de Pékin  [création de la ZAI] a renforcé les impressions que la Chine est un agresseur, et que le Japon doit travailler plus fermement sur la question de la sécurité régionale » a déclaré Narushiye Michishita, directeur de programme de sécurité et d’études internationales à l’institut national d’études politiques de Tokyo.

Pour protester contre cette initiative, les américains et les japonais, et les Sud-Coréens ont dépêché, à trois reprises, des avions militaires dans cette zone controversée. A son tour, pour alimenter ce dangereux cycle de surenchère, et signe que le régime chinois n’entend pas jouer la carte de l’apaisement,  Pékin a fait décoller d’urgence ses chasseurs pour vérifier l’identité des « intrus ».

Les tensions interviennent au moment où Shinzo Abe s’apprête à revoir en profondeur la politique d’auto-défense de son pays. Priorité de ce brûlant dossier : la réinterprétation de la Constitution pacifiste du Japon connu sous le nom des « Forces d’auto-défense ». L’objectif affiché est de donner un plus grand rôle à l’armée, et à ses capacités. Des mesures sont envisagées par les législateurs et les experts de sécurité japonais pour répondre à l’ambition chinoise, telles que – et pour les plus emblématiques et médiatiques d’entre elles- l’ajout d’installation de l’armée de l’air sur les îles d’Okinawa, ou la construction du premier porte- avions japonais depuis la seconde guerre mondiale. Quoi qu’il en soit, depuis son ascension au pouvoir il y a tout juste un an, Mr Abe fait preuve d’un volontarisme inédit sur la question. En effet et pour la première fois cette année en plus de 10 ans, le budget de la défense au Japon a augmenté.


Quelles réactions à l’annonce d’une possible révision de la Constitution Japonaise ?

Tournant stratégique majeur pour le pays du Soleil Levant,  la révision de la Constitution pourrait déconcerter une partie de l’opinion mondiale, habituée à voir un Japon démilitarisé. « La chose la plus importante pour le Japon est de garder la communauté internationale à ses côtés », a déclaré Ken Jimbo, assistant professeur à l’université Keio, spécialisé dans les questions de sécurité nationale.  Scénario qui se confirme. Primo, les Etats-Unis ont vivement condamné l’instauration de la zone aérienne d’identification et de défense – tout comme la Corée du Sud-. Deuxio, Washington a même laissé entendre qu’elle soutiendrait la nouvelle politique de défense japonaise.


Quel est l’objectif réel de Pékin ?

Pour certains experts des questions de sécurité, ce n’est pas tant Tokyo, mais les Etats-Unis qui sont visés par l’initiative chinoise. Alors que Washington semble déplacer sa zone d’influence de Moyen-Orient à l’Asie-Pacifique, Pékin chercherait à tester la force de l’engagement américain sur la question, à l’heure où Washington multiplie les concessions, que ce soit sur le dossier syrien ou celui du nucléaire iranien.  Dans ce sens, le Financial Times estime que la Chine « cherche à savoir où Obama est prêt à aller […] Cette provocation  de Pékin intervient de surcroît dans une période où les Etats-Unis sont épuisés par leurs guerres –Irak et Afghanistan- et où le président connait l’une des périodes les plus troublées de sa présidence ». Faut-il, dès lors, en conclure, comme le fait le quotidien économique que « la création de cette zone de défense aérienne par la Chine constitue un tournant important pour l’équilibre des forces de cette région » ? 

--
Amaury BETS


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire