L’espace méditerranéen plus que jamais éclaté ?
Printemps arabes, crises
économiques et sociales dans l’Europe du Sud, renflouement financier précurseur
à Chypre, menaces de mutation de la guerre civile en Syrie en guerre mondiale
avec l’imbrication de plusieurs acteurs (Turquie, Israël, Etats-Unis, pays du
Golfe, Russie entre autres)… L’espace méditerranéen offre ces dernières années
une actualité aussi foisonnante qu’inquiétante.
La Méditerranée souffre de maux
aussi multiples que divergents de part et d’autre de ses deux rives. Sur la
rive Nord, les pays du Sud de l’UE sont enlisés dans une crise économique et
sociale mortifère. En témoigne la situation cataclysmique de la Grèce, gangréné
par un chômage de 60% chez les jeunes, où la prostitution a augmenté de 150%.
Dans ce pays, avec l’augmentation du nombre de drogués par injection, le sida a
frappé 50 % de cas en plus entre 2011 et 2012. D’ailleurs, Chypre vient de
constituer un laboratoire en miniature de ce qui attend les autres pays
européens, en résolvant sa crise souveraine par une saisie des épargnants
chypriotes pour renflouer les faillites bancaires, les déficits et dettes
publics. Ultime folie : les envies d’intégration des pays des Balkans (la
Croatie le 1er juillet 2013, la Macédoine, La Serbie, le Monténégro,
l’Albanie) à se fondre cette machine bureaucratique bruxelloise et dans la zone
euro (La Lituanie et la Lettonie prévue pour 2014…), monnaie unique qui
parachève de détruire les nations grecques, italiennes et espagnoles par un
acharnement économique et financier mené d’une main de fer par la troïka (BCE,
FMI, Commission Européenne).
Les pays de la rive Sud, après
l’éclosion deux ans auparavant des Printemps Arabes sont gagnés par un
islamisme rampant, en particulier la Tunisie et l’Egypte, à grands renforts
financiers des pays du Golfe (Qatar et Arabie Saoudite). Tandis qu’à l’est la
guerre civile en Syrie n’en finit pas, Israël, dont les liens avec la Turquie
ont été raccommodés, est entré également dans la lutte en menant une attaque
aérienne, ce qui ne fait que propager d’autant plus le conflit aux pays
environnants, en particulier le Liban, dont le Hezbollah, allié chiite fidèle à
la Syrie et à l’Iran, résiste au plus près au projet sioniste de guerre
permanente.
Le rêve d’Union pour la
Méditerranée semble donc bien lointain en même temps que s’éloignent les
promesses de réconciliation entre ces peuples aux cultures différentes mais
partageant, à travers cette mer commune, une histoire commune et un avenir
commun.
En effet, la Méditerranée,
berceau des civilisations grecque, latine, arabe, phénicienne et ottomane,
souffre d’impuissance et de tensions tenaces, exacerbée par le conflit
israélo-palestinien et l’influence américaine sur beaucoup de pays clés, comme
la Turquie, le Maroc et l’Egypte. Terreau d’une histoire millénaire qui a vu la
création de cités aussi mythiques qu’Athènes, Sparte, Rome, Alexandrie,
Jérusalem ou encore Carthage, Gênes, Venise et Cordoue, la Méditerranée doit
trouver un nouveau souffle. A l’image de l’expédition militaire et scientifique
d’Egypte de Bonaparte sous le Directoire (1798) qui a posé les bases de l’égyptologie,
l’esprit d’initiative français doit éclore à nouveau et redonner à cet espace
maritime la puissance économique et culturelle qu’elle recouvrait autrefois. A
plusieurs égards, les enjeux qui se recoupent ici sont essentiels et résonnent
à l’échelle mondiale : la Méditerranée constitue une des zones du monde
emblématique de la fracture Nord-Sud marquant les déséquilibres de
développement entre pays riches et pays peu intégrée à la mondialisation ;
au carrefour de civilisations diverses, à la jonction entre Aryens, Sémites
(juifs et arabes) et Berbères, elle cristallise le choc des civilisations
popularisée par S. Huntington ; enfin, elle est à la jonction de trois
continents, Europe, Afrique, Asie qui peuvent constituer un des cœurs des échanges
mondiaux.
Sur le plan économique et
culturel, les motifs de coopération n’en sont pas moins potentiellement
riches : le développement durable avec l’exploitation solaire et
marine ; le tourisme, qui est d’ores et déjà un ressort puissant de cet
échange économique et culturel tout en participant au dynamisme du tissu
économique local sur les pays touristiques ; les échanges universitaires
et scientifiques sur des projets liés par exemple à la santé, la médecine ayant
été à plus d’un titre une source d’innovation tangible de la part des Grecs
(Hippocrate, régime crétois) les juifs et les arabes. Les sources de
collaboration sont immenses et la France doit cultiver avec ses partenaires une
vraie vision pour l’essor et la promotion de l’espace Méditerranéen, dans un
souci de développement économique profitable à tous et basé sur un modèle de
développement résolument différent des XIXème et XXème siècles. Ce
développement du XXIème siècle sera, en effet, tiré par la croissance verte
tout en étant moins consommatrice d’énergie et productrice de gaz à effet de
serre.
Pour ce faire, la France doit
démêler les nœuds politiques qui entravent ce projet et renouer avec ses
principes les plus élémentaires. Cela
passe d’abord par la définition d’un cadre de coopération renforcé et durable
avec l’Algérie, condition d’une réconciliation post-guerre d’Algérie. La France
doit également être aussi ferme dans la lutte contre les deux extrémismes qui
pourrissent le littoral méditerranéen autant qu’ils fleurissent : l’islamisme
et le sionisme. Si le XXème siècle a périt de ses idéologies dangereuses, le
XXIème doit en tirer les leçons et ne pas basculer à nouveau dans une
surenchère néfaste. Comme l’avait prédit à juste titre A. Malraux « le
XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas », les deux idéologies, ayant
pour base la religion islamique et judaïque, prône à terme la domination d’une
religion ou d’un groupe sur un autre : pour les uns, la oumma (communauté
des musulmans) doit s’étendre au reste de l’humanité, alors que pour l’autre le
peuple élu a vocation à dominer les autres, les non élus, en témoigne les
nombreuses discriminations même à l’encontre des non juifs vivant en Israël. La
France, par la voix de sa diplomatie, qui conserve malgré les ajustements
budgétaires récents la 2ème place au monde par l’étendue et la
densité de ses réseaux internationaux (ambassades, consulats, alliances
françaises, …), doit œuvrer au reflux de la propagation islamiste qui menace
ses frontières extérieures au sein de cet espace méditerranéen tout autant
qu’elle doit manifester son refus de toute colonisation en Palestine en
adoptant une opposition farouche au projet sioniste. Ces deux extrémismes
nocifs nuisent d’ailleurs gravement aux Chrétiens d’Orient, que la France se
doit de défendre et auprès desquels elle doit redevenir la protectrice. En
témoigne le projet originel de l’Empereur qui, s’il n’avait pas buté devant
Saint-Jean-D’acre en 1798, prévoyait de prendre Damas et Alep, de libérer les
chrétiens de Syrie, d’Arménie ainsi que les Druzes dans son sillon en y
déclenchant une Révolution. Cette grande vision, issue aussi de son profond
respect pour l’islam, l’aurait conduit à revenir à Paris par Constantinople et
à prendre le titre d’Empereur d’Orient, bien avant qu’il ne devienne l’équivalent
d’un Empereur d’Occident par la suite.
Si la Méditerranée constitue en
soi un personnage historique comme l’avait analysé F. Braudel à travers
plusieurs livres, personnage qu’il qualifie « de complexe, d’encombrant,
de hors série, échappant à nos mesures et à nos catégories », elle
conserve ces caractéristiques à travers les âges jusqu’à aujourd’hui. Le
célèbre philosophe allemand Nietzsche, en homme du Nord, a particulièrement
apprécié vivre en Italie au bord de cette mer enchanteresse, y soulignant ce
lien particulier entre l’Homme et le soleil, « source de toute vie »,
comme le dit Napoléon. Pour Nietzsche, la Méditerranée est pensée comme une
nature d’exception, chargée de culture et d’histoire, et s’érige au rang de
valeur de civilisation. En tant que berceau de ces nombreuses civilisations, la
France doit se tourner résolument vers cet espace infiniment complexe. Cela lui
permettra, en plus de renouer avec une ambition internationale digne de sa
grande Histoire, d’apaiser les tensions identitaires qui n’en finissent pas
d’agiter la société française en son sein.
A propos de l’astre suprême, le
soleil, voici une dernière réflexion de Napoléon : « Quand on a l'honneur et le bonheur tout à la
fois d'être la France, il faut comprendre toute la portée de cette position de
faveur, et de nation soleil que l'on est, et ne point se transformer en nation
satellite. »
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Guillaume N.

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