Le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a déposé lundi dernier à Beyrouth, une gerbe de fleur sur la tombe d'Imad Mughniyah, ancien dirigeant du Hezbollah assassiné en 2008.
La
diplomatie américaine est-elle piégée entre le marteau et l’enclume ?
Qualifié « d’obsessionnel et de messianique » par Moshee Yalon, le
ministre israélien de la défense, John Kerry se voit reprocher sa gestion du
processus de paix au Proche-Orient. Un sujet de discorde, traditionnel, entre Israël
et les Etats-Unis qui cache, pourtant, un désaccord plus profond, et plus
épidermique. En effet la diatribe, souligne davantage l’animosité grandissante
de l’Etat hébreu vis-à-vis de la politique américaine au Moyen-Orient, jugée
beaucoup trop « accommodante » ou « laxiste » à l’encontre
de Téhéran, son ennemi juré.
La non intervention américaine contre le régime syrien à l'origine des tensions.
Pour
trouver l’origine du clash diplomatique en cours entre Israël et les Etats-Unis,
il faut remonter quelques mois en arrière. En décidant –au dernier moment- de
ne pas intervenir contre le régime de Bachar Al Assad, suspecté d’avoir commis
un massacre à l’arme chimique dans la banlieue de Damas fin août –qui aurait
coûté la vie à plus de 1 300 civils-, les Etats-Unis ont déclenché la
colère des Saoudiens et des Israéliens, ses deux grands alliés –mais néanmoins rivaux- de
la région. Et les choses n’en sont pas restées là. A la vexation, s’est ajoutée
une forme de trahison, voire d’humiliation, quand les puissances occidentales,
sous la houlette du département américain, ont chapeauté un accord intérimaire
jugé « historique » entre le régime des Mollahs et le groupe des
« 5+1 » (les 5 membres du conseil de sécurité et l’Allemagne) au
sujet du programme nucléaire iranien, dossier resté en 'stand-by' pendant des années. Si les Etats-Unis considèrent que le
processus en cours et les négociations afférentes, aideront à soulager les conflits au
Moyen-Orient, il en va tout autrement pour le premier ministre israélien Benjamin
Netanyahu, qui y voit une grave menace, et une source potentielle de guerre. En effet, pour ce dernier, le deal conclu à Genève ne remettrait aucunement en cause la capacité
de Téhéran d’obtenir –à plus ou moins long terme- l’arme nucléaire.
Une nouvelle cartographie des relations diplomatiques au Moyen-Orient.
Ces
deux événements majeurs, intervenus à quelques mois d’intervalle, ont une
pour conséquence principale de redistribuer de façon spectaculaire, les cartes
au Moyen-Orient. Ils marquent, primo, la réorientation profonde de la politique
étrangère américaine, plus dure avec ses alliés –notamment l’Arabie Saoudite-
et plus souple vis-à-vis de Téhéran, longtemps considéré comme l’Etat
« paria » par excellence. Ils entraînent, deusio, la région dans une
nouvelle phase de déstabilisation, à l’issue plus qu’incertaine. Le
désengagement américain coïncide dans ce sens avec l’exacerbation des tensions
régionales, par le prisme d’un affrontement sanglant entre chiites et sunnites,
qui ne cessent de se répondre par alliés interposés, en Syrie, au Liban, et en
Irak, et peut-être bientôt aussi en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen
–assassinat d’un diplomate iranien à Sanaa ce weekend-. Désengagement qui coïncide,
aussi et plus inquiétant avec la résurgence de groupe djihadistes, terroristes,
et "internationalistes" que l’on croyait à tort anéantis par des années de guerre acharnée, tels Al Qaeda ou L’Etat
Islamique d’Irak et du Levant. Derrières toutes ces luttes intestines, se cache
en filigrane, un combat plus large : celui de la suprématie régionale
entre l’Iran –chiite- et l’Arabie Saoudite –sunnite-.
Une
guerre par procuration au Moyen-Orient qui en ferait presque oublier l’isolement
de plus en plus profond et troublant d’Israël dans la région. Pris entre deux feux, celui du
régime des Mollahs et celui des monarchies du Golfe, qu’il méprise tout autant,
l’Etat Hébreu se retrouve à présent « délaissé » par son protecteur américain.
Une question toute naturelle mais pour l’heure sans réponse se pose : Après
l’élection du "modéré" ou plutôt du soi-disant "modéré" Hassan Rohani
et l’éviction de l’encombrant Mahmoud Ahmadinejad, l’Etat iranien a-t-il vraiment
changé de nature ? L’hommage rendu la semaine passée dans les faubourgs
sud de Beyrouth par le ministre iranien des affaires étrangères Mohamad Javad
Zaraf à l’ancien chef militaire du Hezbollah, Imad Fayez Mughniyah, assassiné à
Damas en 2008 –sans doute par 3 membres du Mossad à l’aide d’une charge
explosive placée sous sa voiture- n’a pas de quoi rassurer les Israéliens. Faut-il rappeler
que Monsieur Mughniyah a pendant des années été l’un des terroristes les plus
recherchés par le FBI ? Faut-il rappeler que cet homme, peu connu du grand
public, serait responsable de l’organisation, de la préparation et de
l’exécution d’une dizaine des opérations les plus meurtrières qui ont secoués
la région depuis les années 1980 ? Faut-il rappeler qu’il serait le
« cerveau » de l’attaque contre l’immeuble du Drakkar et de
l’attentat commis quasi simultanément contre les marines américains le 23 octobre 1983 à Beyrouth (58 morts
côté français et 241 côté américain) ? Dans un nouveau mélange des genres, et
hésitant toujours entre laxisme, ouverture et fermeté, le département d’Etat
américain s’est empressé de condamner cet hommage "indigne" rendu à l’un des plus
grands criminels de notre époque. "Les violences inhumaines perpétrées par
Mughniyah, et que le Hezbollah libanais continue de perpétrer avec l'aide
financière et matérielle de l'Iran, ont eu des effets dévastateurs pour le
Liban et la région", a déclaré la porte-parole du conseil national de
sécurité des Etats-Unis, Caitlin Hayden, tout en ajoutant : "La
décision d'honorer la mémoire d'un individu qui a participé à des actes
ignobles et dont l'organisation continue de soutenir activement le terrorisme à
travers le monde envoie un mauvais message et ne peut qu'exacerber les tensions
dans la région". Et les tensions ne se sont pas apaisées par la suite, bien au contraire. À peine 24 heures plus tard, lors d'une allocution dans la riche région pétrolière du Khouzistan, le président iranien, Hassan
Rohani, à déclaré que "l’accord de Genève signifiait la reddition des grandes
puissances devant la grande nation iranienne". Qu’il s’agisse ou non de
galvaniser la population iranienne ou de cimenter une société divisée, les événements récents alimentent les inquiétudes sur
les intentions « réelles » de Téhéran, et font douter de la
pertinence de la politique d’ouverture de Washington.
La charge de Robert Gates contre la politique étrangère d'Obama.
Et
les contestations de la politique "d’équilibriste" de
l’Administration Obama commencent à se multiplier outre-Atlantique. Le Wall
Street Journal, quotidien conservateur, pointe du doigt la responsabilité du
département d’Etat américain dans la résurgence des réseaux djihadistes dans la
province d’Anbar en Irak. En voulant
mettre fin le plus rapidement possible au conflit engagé par G.W Bush,
le président Barack Obama n’aurait pas négocié d’accord préalable avec le
gouvernement chiite de Maliki concernant notamment le partage du pouvoir politique ou le
maintien d’une présence limitée de forces américaines, ce qui aurait dès lors, favorisé le rapprochement entre le régime des Mollahs et Bagdad, et alimenté le mécontentement et la (re)radicalisation des tribus sunnites, évincées du jeu politique. L’ancien
chef de la diplomatie américaine Robert Gates, apprécié à la fois des
démocrates et des républicains- a ainsi violemment dénoncé dans son livre Mémoires
d’un ministre en guerre –à paraître prochainement- la « micro-gestion »
de la Maison Blanche sur les sujets de politique étrangère. L’intéressé déplore
également que Barack Obama se soit entouré de jeunes conseillers sans
expérience, et faisant « preuve de condescendance et de mépris vis-à-vis
des responsables militaires ».
Quoi
qu’il en soit l’approche « consensuelle » de l’administration Obama
au Moyen-Orient est bien plus risquée qu’elle n’y parait. En menant cette
nouvelle politique, les Etats-Unis se retrouvent piégés entre le marteau et
l’enclume, et pourrait tout perdre. En accordant concession sur
concession à l’Iran, Washington se confronte à une double menace. Celle
d’aggraver ses relations avec l’Etat hébreu, et celle de voir le régime des
Mollahs prendre leur place dans la région. En facilitant, l’ascension de
Téhéran, les Américains mettent aussi en péril les liens avec l’Arabie
Saoudite, qui ne cesse de se radicaliser, et de financer à tour de bras des
groupuscules extrémistes. Si la volonté de rompre avec le triste héritage des
années Bush est louable, l’approche diplomatique américaine au Moyen-Orient -faite de gestes d'ouverture et de réciprocité attendue en retour- reste pour l’heure plus "contre-productive" que "stabilisatrice".
A lire aussi dans Lettre Ouverte :
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2014/01/editorial-une-guerre-par-procuration-au.html
http://questionsinternationales.blogspot.fr/2014/01/idees-le-leadership-from-behind.html
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Amaury BETS