Le mouvement de protestation contre le pouvoir ukrainien gagne en intensité, et se propage à l'extérieur de Kiev.
La presse internationale revient sur la plus grave crise que traverse l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. Malgré les concessions accordées par le pouvoir à l’opposition, les risques sont toujours grands de voir le conflit dégénérer en une guerre civile larvée, surtout si l’état d’urgence venait à être décrété, sous la pression des Russes.
De fortes tensions entre Russes et Occidentaux
La conférence annuelle de Munich
sur la sécurité –qui s’est déroulée samedi dernier- a été le théâtre d’une joute
verbale tendue entre Occidentaux et Russes, qui s’accusent mutuellement
d’interférences sur le dossier ukrainien. "John Kerry, le secrétaire d’Etat
américain, Madame Catherine Ashton, haut représentant de l’UE pour les affaires
étrangères, Anders Fogh Rasmussen, le chef de l’OTAN, Herman Van Rompuy ont tous sévèrement réprimandé la Russie pour
son attitude à l’égard de son voisin à Munich ce week-end" écrit le Financial
Times. Les mots les plus durs sont venus de Monsieur Kerry. " Nous voyons une
tendance inquiétante" a-t-il ainsi indiqué, tout en ajoutant que "dans de
nombreuses parties de l’Europe orientale et dans les Balkans, les aspirations
des citoyens sont bafouées par des pratiques corrompues et oligarchiques." Mais c’est bien à Kiev que le combat prend tout son sens. "Nulle part la lutte
pour un avenir démocratique et européen n'est plus importante aujourd'hui qu'en
Ukraine", a-t-il dans ce sens assuré.
Des accusations balayées par Sergueï Lavrov, son homologue russe, en minorité à Munich face aux partisans
d'un rapprochement de l'Ukraine et de l'Europe. "En quoi l’incitation à des
manifestations de rue, de plus en plus violentes, a-t-elle à voir avec la
promotion des principes démocratiques ?" s’est-il ainsi offusqué. Par
ailleurs, pour justifier le recours à la force de la police anti-émeute contre
les manifestants, le ministre russe des affaires étrangères a affirmé qu’un "Etat doit être fort, s’il veut rester démocratique". Et le parti pris des
responsables occidentaux pour les
manifestants est d’ailleurs largement dénoncé dans la presse russe. "Tout en
condamnant la brutalité de la police, et des enlèvements présumés de membres de
l’opposition, les partisans étrangers de l’opposition ont à peine mentionné la
violence et les crimes présumés par l’opposition nationaliste radicale.",
explique ainsi Russia Today.
Laurent Fabius, le chef de la diplomatie française et son homologue russe Sergueï Lavrov lors de la conférence de Munich
Les opposants ukrainiens deviennent des interlocuteurs privilégiés pour
les Occidentaux
Présents à Munich, Vitali
Klitschko et d'autres chefs de file de l'opposition ukrainienne comme Arseni
Iatseniouk, le député Petro Porochenko ou la pop star Rouslana Lijitchko, ont
été très actifs dans les coulisses pour rallier des soutiens à leur cause. "Le
secrétaire d’Etat américain et ses homologues européens, dont le Français
Laurent Fabius et l’Allemand Frank-Walter Steinmeier, ont décidé de rencontrer
les représentants de l’opposition pro-européenne d’Ukraine en pleine Conférence
de Munich", s’étonne ainsi le Financial Times.
Des escadrons de la mort en Ukraine ?
Après les agressions de
journalistes, c’est au tour des leaders de l’opposition d’être pris pour cible, dont l'activiste Dmytro Bulatov, porté disparu pendant une semaine, et retrouvé sérieusement blessé à la périphérie de Kiev il y a quelques jours. "Il a été battu , torturé et crucifié . Ses mains étaient clouées." a expliqué l'activiste Andriy Telizhenko, dans des propos repris par le Daily Beast. "Les événements récents avec Dmytro Bulatov sont la preuve qu'il y a maintenant en Ukraine des escadrons de la mort", a déclaré Arsenyi Iatseniouk, un des leaders de l'opposition au pouvoir ukrainien.
Le phénomène, loin d'être limité, semble d’ailleurs prendre de l’ampleur. "En tout, jusqu’à maintenant, 33 personnes ayant pris part aux manifestations contre le pouvoir sont portées disparues", relate le Financial Times, en se basant sur les estimations de l’ONG SOS Euromaidan qui répertorie ces cas.
Le phénomène, loin d'être limité, semble d’ailleurs prendre de l’ampleur. "En tout, jusqu’à maintenant, 33 personnes ayant pris part aux manifestations contre le pouvoir sont portées disparues", relate le Financial Times, en se basant sur les estimations de l’ONG SOS Euromaidan qui répertorie ces cas.
Les rumeurs sur l’instauration de l’Etat d’urgence en Ukraine
alimentent les inquiétudes
Outre les cas de tortures qui se
multiplient, ce sont les rumeurs d’une possible instauration de l’état
d’urgence qui agitent les esprits de l’opposition. "Intervenant pour la
première fois depuis le début des manifestations, l’armée a appelé vendredi
[dernier] à prendre des ‘mesures urgentes’ pour mettre en terme aux troubles" révèle ainsi le Business Insider. Le même jour,
et après l’intrusion de manifestants dans des bâtiments officiels, le 'service de sécurité SBU de l’Ukraine a annoncé une enquête criminelle sur ce
qu’il considère comme une tentative de l’opposition de prendre le pouvoir",
précise le site américain.
Dès le lendemain, le parti de
l’ancien Premier ministre Ioulia Timochenko -actuellement emprisonnée- a
déclaré que "les autorités ukrainiennes envisageaient l’introduction de l’état
d’urgence dans le but de briser le mouvement de protestation contre le
gouvernement", relate le Business Insider.
Radicalisation des protestations
Ces événements sont les dernières manifestations de la mutation profonde de la crise. Limitées à des manifestations
pacifiques contre le pouvoir, la crise a pris une toute autre tournure il y a
dix jours. "La situation s’est considérablement dégradée quand les autorités
ukrainiennes ont lancé les forces anti-émeute Place de l’Indépendance",
explique The Time. Par la suite, "au moins quatre personnes ont été tuées et
près de 700 hospitalisées à Kiev, seulement, selon le ministère de la santé
local, tandis que les manifestants armés de bâtons et de cocktails molotov ont saisi des
bâtiments gouvernementaux à travers le pays", poursuit le magazine. Une
tactique considérée comme 'une erreur irréversible', par un officiel
ukrainien, interrogé par Time, sous couvert de l’anonymat.
Ne jamais crier victoire trop tôt
Convaincu d’avoir imposé son
autorité sur l’Ukraine, le Président russe a rapidement déchanté, face à
l’exacerbation du conflit. 'La crise à Kiev a marqué un retournement
spectaculaire pour la Russie. Il y a seulement deux mois, il semblait que
Vladimir Poutine avait finalement remporté son long combat de dix ans pour
tirer l’Ukraine hors de l’Occident et l’amener dans son giron" explique Time.
Face au durcissement de la crise,
les Russes ont d’abord choisi de faire profil bas, laissant le Président
ukrainien négocier avec l’opposition. "Monsieur Ianoukovitch a commencé à
offrir des concessions" explique l’International New York Times. Dans cette
optique, Mykola Azarov, Premier ministre depuis 10 ans a démissionné la semaine
dernière, "pour tenter de désamorcer
l’escalade", écrit le Financial Times.
Après le refus de l’opposition à prendre le poste vacant, ce dernier devrait
être remplacé par Serhiy Arbuzov, le vice premier-ministre, ancien directeur de
la banque centrale et proche de la
famille Ianoukovitch. "Par ailleurs, en lien avec les négociations de compromis
entre les politiciens pro-présidentiels et de l’opposition, le parlement
ukrainien a voté par 361 voix contre deux, en faveur de l’abrogation des lois
anti-protestations controversées, du 16 janvier dernier", détaille encore le
Financial Times.
La fin des concessions ?
Sous les pressions russes, le pouvoir
ukrainien pourrait de nouveau changer son fusil d'épaule, et opter pour la force. "Tout au long des
affrontements, la Russie a regardé dans les coulisses, en insistant
publiquement sur le fait que le soulèvement était une affaire intérieure à
l’Ukraine ; mais les choses ont brutalement
changé le 29 janvier, quand Monsieur Ianoukovitch a accepté la démission de
l’ensemble de son gouvernement", explique Time. Une concession de
trop pour Moscou.
Moscou fait tout pour récupérer l’Ukraine
Exaspéré par les revendications de
l’opposition, le Kremlin entend désormais reprendre la main sur la situation,
chaque jour plus explosive. "Les Russes ont déployé diverses formes de
pression pour récupérer et préserver leur contrôle. Outre étouffer la
circulation des marchandises à la frontière, la Russie a gelé un plan de
sauvetage financier à l’Ukraine de 15 milliards de dollars, et lancé une guerre
de l’information, en blâmant les Etats-Unis pour le financement de la
révolution", analyse Time. Effet immédiat : le changement de ton de Monsieur Ianoukovitch vis-à-vis de l’opposition. Le président ukrainien, -fraîchement revenu au pouvoir après 4 jours de repos dus à une affection respiratoire- a ainsi gelé les
négociations avec les leaders de la contestation. Il a également rejeté les appels pour une
amnistie inconditionnelle des manifestants, et accusé l’opposition d’être à
l’origine de l’escalade dans le pays.
L’emprise des modérés se relâche chaque jour davantage
Que ce soit du côté du
gouvernement ukrainien –cas de torture et d’enlèvement, rumeurs sur des
escadrons de la mort- ou du côté de l’opposition –appel à des élections
anticipées et développement d’une frange extrémiste incontrôlable-, les deux
camps semblent se radicaliser de jour en jour, ce qui pourrait déclencher une
phase de déstabilisation aigue. " Dans ‘L’anatomie de la Révolution’, Crane
Brinton, dans une phrase restée célèbre, explique que les révolutions
remplacent les modérés par les radicaux, qui deviennent ensuite autoritaires",
avertit le New York Times pour conclure que "l’Ukraine soit rentrée ou pas
dans un moment révolutionnaire, l’emprise des modérés clairement se relâche".
Formuler des compromis raisonnables
Pour éviter le pire, et sortir de
cette spirale infernale, les analystes politiques ukrainiens suggèrent la
création d’un gouvernement de coalition. "Si les autorités et l’opposition
prennent la responsabilité conjointe de la sphère économique, sociale, et
humanitaire, ça peut être l’une des premières étapes vers un compromis",
estime Kostiantyn Bondarenko, directeur de l’Institut de politique d’Ukraine. "Si les autorités et l’opposition ne parviennent pas à trouver un compromis
rapidement, cela peut conduire à une catastrophe", selon des propos d’experts,
recueillis par Xinhua, la principale agence de presse chinoise.
Washington et Bruxelles doivent coordonner leurs actions.
Pour l’International New York
Times, l’Union Européenne et les Etats-Unis doivent continuer à faire pression
sur les dirigeants ukrainiens. "Monsieur Ianoukovitch doit fournir des
assurances concrètes que l’élection présidentielle de 2015 sera libre et
équitable", avance ainsi le journal américain, qui salue aussi la décision de "Washington de révoquer les visas pour les fonctionnaires ukrainiens liés à
l’usage de la force contre les manifestants". Une initiative qui devrait être
suivie par l’Union Européenne, où les oligarques ukrainiens, proches du
président, placent leur argent, et envoient leurs enfants pour étudier. Par
ailleurs, l’Union Européenne doit continuer son travail de médiation. "Bruxelles a besoin de maintenir une équipe de haut niveau à Kiev pour la durée
de la crise", estime encore l’INT. A défaut, "l’influence occidentale en
Ukraine pourrait s’estomper."
Quelle sortie de crise ?
Du résultat des négociations
dépendra l’avenir de l’ex-satellite de l’URSS. "L’Ukraine s’oriente vers deux
scénarios possibles. Soit la guerre civile. Soit la redistribution
territoriale. Selon les sondages, au moins 10% des citoyens sont prêts à une action
radicale", a déclaré Vitaly Bala, un
expert ukrainien de modélisation de crise, cité par Xinhua.
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Amaury BETS
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