Donald Tusk, le Premier ministre de la Pologne, salue Angela Merkel, la
chancelière allemande, à Bruxelles le 14 novembre 2012
A l’heure où les principaux pays
européens affichent –encore et toujours- les plus faibles taux de croissance au
monde et se débattent pour s’extraire –enfin- de la crise, la Pologne fait
figure d’exception. En dépit d'un passé traumatique, le pays est en effet devenu
l’économie la plus dynamique du Vieux Continent, au point de ridiculiser bon
nombre de ses prestigieux voisins. Comment expliquer ce renversement de situation,
aussi improbable que fulgurant ?
Une Histoire faite de sang et de souffrances
La Pologne n’avait pourtant rien
de la « success story ». Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la
Pologne est une nation détruite, ravagée, et exsangue. Située au milieu des
« terres de sang », terme défini par l’historien américain Timothy
Snyder pour désigner les terres de l'est de l'Europe où se sont concentrées,
entre 1933 et 1945, les principales tueries soviétiques et nazies, la Pologne
subit de plein fouet les nettoyages ethniques et les destructions à grande
échelle. «Allemands et Soviétiques s'incitèrent mutuellement à des crimes
toujours plus grands», précise ainsi l’historien, et à Varsovie, les Allemands
tuèrent près d'un demi-million de civils grâce à la complicité tacite de
l'Armée rouge. Au total, entre 1939 et 1945, 5 millions de Polonais vont être
exterminés, dont la moitié de juifs, et la totalité de son intelligentsia.
Varsovie, n’est plus qu’un sordide tas de ruines, et la Pologne, un pays, dont les terres sont remplies de fosses communes.
Après la capitulation de
l’Allemagne nazie, ce sont les soviétiques qui prennent le contrôle du pays. S’ensuivent des décennies fuligineuses de domination communiste. A partir de
l’éclatement de l’URSS en 1989, et sous l’impulsion du syndicat Solidarnosc, et
de Lech Walesa, son leader charismatique, et prix Nobel de la paix en 1983,
tout change radicalement : la Pologne reprend son indépendance et
redevient maître de son destin. Grâce à des réformes surprenantes et agressives
axées sur le marché, l’économie se transforme. C’est le début de la grande
renaissance polonaise. Le pays intègre l’OTAN en 1999, puis l’Union Européenne
en 2004, confortant de facto son alliance avec l’Allemagne, son ancien ennemi.
Une renaissance économique fulgurante
Depuis deux décennies, l’économie
polonaise connait une forte croissance, à plus de 4% par an, la plus rapide en
Europe, ce qui a suscité d’importants investissements dans les entreprises et
infrastructures nationales. Porté par ce mouvement, le niveau de vie a plus que
doublé entre 1989 et 2012, pour atteindre 62% du niveau des pays prospères du
cœur de l’Europe. De 1989 à 2007, l'économie polonaise a augmenté de 177%,
dépassant ses voisins d'Europe centrale et orientale. Le taux de chômage reste à un niveau élevé (à un peu plus de 10%
fin 2013), mais pourtant inférieur à la moyenne de l’UE, ou même à celui de la
France (tout près des 11% ‘officiel’). Des performances qui
font désormais de la Pologne la sixième plus grande économie de l’Union
Européenne, et a conduit Marcin Piatkowski, économiste de la Banque Mondiale à
conclure dans un récent rapport que la Pologne « a probablement connu ses
20 meilleures années en plus de mille ans d’Histoire ».
Les raisons de ce succès
Outre les réformes économiques
engagées dans les années 1990, ce sont également les considérations
territoriales, et le partage d’après-guerre, qui expliquent le retour au premier plan de la
Pologne. En décidant de conserver toutes les parties de l’est de la Pologne
annexées par son armée en 1939, Staline -motivé par son ardent désir
d’élargissement des limites de l’Union Soviétique-, a involontairement poussé
la Pologne dans les bras de l’Ouest, et plus particulièrement de l’Allemagne.
En contrepartie des terres annexées par son empire, le leader soviétique a
accordé une grande partie des territoires allemands de l’Est, de la Silésie, de
la Poméranie et de la Prusse Orientale à la Pologne. Ce remodelage territorial
a contraint des millions d’Allemands à fuir leurs maisons dans les nouveaux
territoires polonais, et en retour des millions de Polonais ont été chassées de
l’Est, annexé par les Soviétiques, les incitant à se réfugier à l’Ouest, vidé
de ses habitants allemands ! La
décision de Moscou peut être considérée comme une erreur stratégique majeure,
car l’effet de long terme a été de déplacer de façon durable la Pologne dans l’orbite
de l’Allemagne. Et peu à peu, Varsovie est devenu un partenaire de choix, et
fidèle, pour Berlin.
La Pologne est le cœur de la machine exportatrice allemande
Ce lien étroit avec la première
économie européenne, fait de la Pologne un bon endroit pour investir. Une
relation privilégiée qui profite aux deux pays, et qui consiste en une
stratégie « win-win » ou de « gagnant-gagnant ». Une grande
partie de la machine à exporter de l’Allemagne est désormais localisée en
Pologne, qui –en conséquence- tire avantage des investissements de son voisin
et de marchés pour écouler ses produits. Pour l’Allemagne, les bénéfices sont
tout aussi nombreux. Grâce à la Pologne, les Allemands profitent d’une main
d’œuvre qualifiée à bas coût et d’une production de haute qualité, susceptible
de rivaliser avec les produits des économies d’Asie de l’Est. L’Allemagne doit
ainsi beaucoup à son voisin de l’Est pour le succès de son industrie
automobile. En devenant la pièce maîtresse de la « supply chain »
allemande, et le principal partenaire commercial de son voisin de l’Ouest, la
Pologne se positionne, elle aussi, par effet de convergence, en véritable
puissance exportatrice. Dans ce sens,
les exportations représentent aujourd’hui 46% du PIB polonais.
La Pologne tire profit à la fois de son intégration à l’Union
Européenne et de sa non-intégration à la zone euro
La relation germano-polonaise
n’aurait –sans doute- pas été possible sans l’intégration à une sphère de
coopération plus large : celle de l’Union Européenne. Chose faite en 2004
pour la Pologne, et pour le meilleur. L’UE a ainsi offert aux pays de l’Europe
de l’Est un cadre propice au développement, en garantissant les libertés démocratiques,
en facilitant les réformes administratives et en aidant la région à libéraliser
ses marchés. Par ailleurs, dans la dernière décennie, l’UE a investi près de 40 milliards d’euros pour
moderniser et transformer les infrastructures polonaises, et notamment dans la
construction d’autoroutes ou la rénovation de gares. Constatant les effets
positifs sur l’économie polonaise, l’UE devrait encore injecter 106 milliards
d’euros supplémentaires dans le pays entre 2014 et 2020, ce qui équivaut à 2% du PIB annuel de la
Pologne. Un niveau de financement similaire à celui accordé par Washington à
l’Europe, dans le cadre du plan Marshall !
Si la Pologne a bénéficié de son
intégration à l’Union Européenne –via les subventions et la promotion d’un
cadre réglementaire adéquat-, elle a aussi gagné à rester à l’écart de la
monnaie commune, et de la zone euro. En pleine tempête financière mondiale, de
septembre 2008 à février 2009, le zloty – la monnaie polonaise- a perdu environ
un tiers de sa valeur par rapport à l’euro, avant de se stabiliser à environ
70% de sa valeur maximale. Le coup de pouce a été immédiat, et a permis un rééquilibrage
de la compétitivité mondiale des entreprises polonaises, ce que les économies
les plus faibles de la zone euro ont
encore du mal à réaliser. Par la tactique de la dévaluation, la Pologne a pu
maintenir ses exportations et garder les emplois à l’intérieur de ses
frontières, en évitant les plans sociaux et délocalisations. Mesurée en euros,
la valeur des exportations polonaises a chuté de 15,5% de 2008 à 2009, mais en
zloty, elle a augmenté de 4,4%. Ce mouvement a fortement profité aux
entreprises locales, puisque dans le même temps le prix des importations s’est
renchérit. A titre d’exemple, l’entreprise Inglot Cosmetics, qui produit 95% de
ses produits cosmétiques dans les usines polonaises près de la frontière avec l'Ukraine, a poursuivi une expansion nationale
accélérée, en ouvrant 113 magasins depuis 2009, et la plupart d'entre eux dans
de nouveaux centres commerciaux. La société a également ouvert son premier
magasin aux Etats-Unis en 2009, à Times Square, en plein New York. La société
polonaise dispose maintenant de 31 sites aux États-Unis et des points de vente
dans 50 pays, y compris au Bélarus, à Dubaï, au Guatemala, en Malaisie et aux
Philippines.
Les perspectives de l’économie polonaise restent prometteuses
Malgré son expansion rapide, la Pologne
n’est pas totalement à l’abri des vicissitudes de la conjoncture. En 2012, une
légère hausse du chômage, a eu pour effet de faire chuter brutalement les
dépenses de consommation. Par ailleurs,
nombre d’économistes pointent du doigt la dépendance de la Pologne à
« l’économie de marché » et aux investisseurs étrangers. De ce fait,
le plus grand risque à long terme en Pologne est que la consommation et les
salaires augmentent trop vite, et entraînent l’économie vers la surchauffe.
Mouvement qui pourrait dissuader les entreprises étrangères d’investir dans le
pays.
En dépit de ces inévitables
difficultés, les Polonais ont raison de rester optimistes. Tout d’abord, la
Pologne demeure le « modèle » qu’Angela Merkel, la chancelière
allemande, espère créer en Europe. Ensuite, la Pologne dispose d’une population
nombreuse de 38 millions d’habitants -environ quatre fois la population de la
République tchèque ou de la Hongrie -, ce qui signifie qu'elle dispose d’un
grand marché domestique. Enfin, les perspectives de croissance sont toujours
aussi prometteuses. La croissance polonaise en 2014 devrait ainsi être de 2,5%,
en partie grâce à une reprise dans certaines régions de l'UE, notamment l'Allemagne.
Et en Pologne, après les
souffrances et les massacres, tout semble désormais possible. Varsovie est
parfois surnommée « la ville Phénix », en raison de la façon dont
elle a pu renaître, comme l’oiseau mythique sur les cendres de la Seconde
Guerre mondiale. Si le pays arrive à créer un environnement entrepreneurial plus hospitalier, construit sur une économie de la connaissance, la Pologne
pourrait croître encore plus vite que les prédictions, et rapidement grimper
dans le top 20 des plus grandes économies du monde à l’horizon 2030 !
---
Amaury BETS
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire